Journal d'une maman expatriée en Angleterre (1)

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De la grossesse à la parentalité, entre expérimentations et découvertes 


Premier trimestre : Brexit et marasme hormonal


Coïncidence du calendrier, alors que je surfe sur l’euphorie de la révélation de la grossesse depuis début juin, le glas sonne le 24 du même mois. 

Contre toute attente, le Brexit est voté à la majorité. Les Anglais, tout du moins une grande partie d’entre eux, ne veulent plus être européens. Consciente que j’encourais un risque en m’installant sur l’île britannique alors qu’elle s’apprêtait à voter la possible sortie de l’union européenne, je me raisonnais jusque là en me disant que le bon sens reprendrait le dessus une fois dans les urnes. 

Ainsi soit-il. Avec son lot de conséquences potentielles sur la qualité de vie et plus particulièrement, les obstacles qui seront posés aux familles binationales comme la mienne, le Brexit voté réveille un certain nombre d’incertitudes plus ou moins rationnelles alors que mon équilibre hormonal est déjà particulièrement mis à mal. 

Il est une règle dont on ne parle que peu, quasi impondérable quand on est expatrié et qu’un évènement politique majeur arrive dans son pays d’accueil ; qu’il faut respecter : la discrétion. La légitimité de la contestation revient toujours dans ces moments là aux « nationaux ». En l’occurrence, ceux qui ont le passeport avec les armoiries royales britanniques. De fait, le droit sousjacent pour se révolter de ce qui semble injuste et concerne pourtant le plus grand nombre n’appartient pas aux « accueillis », de passage ou permanents. 

Discrétion donc, et observation seront les deux maîtres mots de mon premier trimestre de grossesse. Je crois à un mauvais rêve, j’espère que le referendum va être reconduit, les sondages montrant que près de 10% des Anglais ont voté le Brexit mais voterait contre si on leur proposait un deuxième essai. L’espoir est vain. Le flegme britannique n’est pas un mythe, malgré le tsunami politique que l’annonce du Brexit a produit à l’international, le processus sera engagé, et le vote démocratique respecté, coûte que coûte. 


Deuxième trimestre : apaisement et cogitation 

Il faut se recentrer sur la vie de famille et les perspectives. Les nausées du Brexit et de la grossesse sont passées, je retrouve un brin de forme physique et de tonicité, et je décide de ranger mes amertumes politiques au placard. Il y a un petit être qui se développe en moi et je veux que la petite chose en devenir baigne dans un liquide amniotique plein de fluides positifs. 

C’est le moment où le ventre apparaît et la réalisation de la future parentalité se concrétise. Il faut commencer à se projeter, doucement, dans l’avenir proche et évoquer en couple les différentes options éducationnelles. 

La binationalité de l’enfant vient s’ajouter à un déjà vaste panel de sujets classiques à aborder : allaitement ou lait artificiel, jouets éducatifs, futures gardes de l’enfant, reprise du travail après le congé maternité, projets de voyages adaptés pour un nouveau-né. Saupoudrez le tout de la question des démarches administratives pour l’obtention de la double nationalité, les futures ponts et connexions à établir avec les deux familles séparées par des milliers de kilomètres, le bilinguisme, le choix du prénom « transposable » dans les deux cultures, etc. et vous aurez des soirées bien occupées à débattre de toutes ces problématiques. 

Je découvre le système de suivi maternité anglais. Je suis non seulement une primipare qui s’essaie aux joies de la grossesse, mais je le vis en plus dans une autre langue et sous une autre forme que celle que j’avais imprimée lors des deux maternités de ma mère alors qu’elle attendait mon frère et ma sœur. 

Ici, très peu de visites à l’hôpital, encore moins si votre grossesse se passe sans encombres. C’est la sage-femme l’élément central de votre suivi. Elle devient très vite un référent, un guide, un mentor. La mienne, enjouée et très entreprenante me conseille au vu de mon passif d’instructrice de plongée et mon tempérament, d’opter pour un accouchement à la maison, en piscine. L’idée me séduit, je m’en remets à son professionnalisme et sa conviction que c’est le meilleur choix, flattée qu’elle m’ait imaginée capable de donner naissance à mon premier enfant sans péridurale (impossible à administrer à domicile) et dans l’eau, mon élément favori. 

Je suis arrivée en Angleterre il n’y a que peu de temps, mon partenaire est absorbé par son emploi dans la construction civile, je m’interdis de consulter les sites pédiatriques français pour ne pas tomber dans le travers de la comparaison malheureuse et improductive. In Rome, do what Romans do (à Rome, fais ce que les Romains font) : c’est mon adage.

Troisième trimestre : techniques de respiration et forceps 

Je m’arrondis. L’hiver approche. Les trajets quotidiens pour me rendre au restaurant de York où je travaille comme serveuse, vélo et bus, commencent à me fatiguer. Les longues heures en station debout à porter les couverts viennent à bout de mes articulations. 

Je me suis inscrite à la salle de sports depuis le premier trimestre, et, malgré les conventions sociales locales qui préconisent un repos physique pour la femme enceinte, je me noie dans les activités en tous genres. Natation, Yoga, Cyclisme sur vélo d’intérieur. 

J’observe la population locale, que je découvre en même temps que je vis les émois de ma première grossesse. Je ne suis pas seulement une étrangère dans ce petit monde rural aux accents traditionnels, je suis également une extra-terrestre qui se lance à corps perdu dans le sport au fur à mesure qu’elle grossit. 

Je vis la préparation de mon accouchement comme celle d’un match de boxe. Je veux être en forme physiquement et moralement. J’ai réussi à dépasser l’abattement du Brexit, je me sors tout juste de la phase de ‘’rejet’’ de l’expatriation, celle qui requiert de faire le deuil du pays idéal. Bientôt, je rendrai mon tablier au restaurant et pourrai me reposer dans mon petit coin de campagne en attendant que la petite chose frappe à la porte pour sortir. 

Je continue de croire en mon projet d’accouchement à la maison. C’est une directive gouvernementale qui a pour but de faire des économies sur les frais hospitaliers des accouchements traditionnels. La NHS (National Health System, équivalent de la Sécu française) est mise à mal par de nombreuses coupes de personnel et budgétaires depuis quelques années et les ficelles sont tirées de toute part. 

Le 5 février, Layla décide de donner les premiers signes de sa volonté d’engager la sortie. La piscine est prête. L’équipe franco-britannique des futures grands-mères est réunie à la maison, les bougies et huiles essentielles diffusent leur parfum agréable. Il est 14h quand les premières contractions de travail se manifestent. 

La première équipe de sages femmes arrive à 23h. Mon col est déjà dilaté à 7 sur 10. Je viens de passer 9h dans une eau réchauffée constamment à 38°, au son de ma playlist musicale préférée, accoudée sur le rebord et concentrée sur ma technique de respiration.

8h du matin, on vient de me percer la poche des eaux. Je suis épuisée. Les contractions s’enchaînent toutes les trois minutes depuis maintenant 18h. Je commence à perdre le contrôle de mes émotions et réclame une ambulance, ainsi qu’une césarienne. Ma mère, qui ne me connait que trop bien, sait que c’est le signe que je ne pourrai pas le faire sans assistance médicale. Son anglais est limité, les sages femmes communiquent prioritairement avec ma belle-mère et mon partenaire, qui m’encouragent à poursuivre mes efforts. 

11h, l’équipe se décide enfin à appeler une ambulance. Je vais coûter doublement cher à l’état anglais. Non seulement on aura mobilisé une équipe de sages-femmes pendant près de 24h à la maison mais je finis en plus en bloc opératoire avec une extraction aux forceps, accompagnée d’une épisiotomie, de ma petite fille, qui ne pèse pas moins de 4kg200 et mesure un bon 53 cm.


Ecrit pour Expats Parents par Lisa Fras, traductrice free lance et blogueuse pour Courrier Expat
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