Crédit photo : Justine Pignot, maman de trois enfants expatriés nés aux Etats-Unis, en Argentine et au Qatar.
Il y a une phrase qu'on entend souvent chez les parents expatriés : « il faut qu'il fasse de l'anglais ». Comme si l'anglais était une activité qu'on case entre le piano et le foot, un créneau de plus dans l'emploi du temps, avec un cahier, des exercices, et cette petite tension qui monte quand l'enfant traîne des pieds.
Et si le problème venait justement de là ? De cette idée qu'apprendre une langue, c'est faire de la langue — plutôt que de faire des choses dans cette langue.
La différence entre « faire de l'anglais » et « faire en anglais »
Un enfant qui grandit à l'étranger n'a pas besoin qu'on lui enseigne l'anglais comme une matière scolaire abstraite. Il a besoin de vivre des expériences réelles — jouer, cuisiner, construire, rire — dans lesquelles l'anglais est simplement la langue qui circule. La langue devient un outil, pas un objectif.
C'est une conviction que partage une grande partie de la recherche en acquisition des langues depuis plusieurs décennies : un enfant apprend surtout par une exposition compréhensible et répétée, pas par la mémorisation de règles isolées. Concrètement, à la maison, cela veut dire : on ne demande pas à l'enfant d'apprendre du vocabulaire sur les animaux, on part nourrir le chat avec lui en anglais. On ne lui fait pas réciter les jours de la semaine, on prépare des pancakes le samedi matin en disant à voix haute, en anglais, ce que l'on est en train de faire.
« Je fais ça avec mes enfants depuis qu'ils sont bébés. Ils entendent les rythmes, les intonations, ce sont des éponges, ils n'ont pas peur d'imiter, de répéter, de réinvestir ce qu'ils apprennent dans d'autres situations. », raconte Justine, maman de 3 enfants.
Un tout-petit ne se demande pas s'il conjugue bien un verbe avant de répéter un mot qu'il vient d'entendre. Il imite, il essaie, il réutilise. C'est exactement ce réflexe-là qu'il faut nourrir, bien avant l'âge des cours structurés.
Des pistes concrètes pour le quotidien
Cela peut faire peur au début. Beaucoup de parents redoutent que leur enfant soit perdu, que ce soit trop difficile. Mais c'est la répétition, plus que la performance immédiate, qui fait progressivement sortir l'enfant de cette appréhension.
Le sport
Un cours de natation, de tennis ou de danse dans un club local anglophone expose l'enfant à des consignes réelles, répétées, en contexte. Il comprend « raise your arm » parce qu'il doit lever le bras pour nager, pas parce qu'il l'a mémorisé sur une flashcard. C'est un cadre d'apprentissage à part entière, aussi efficace que ludique — à condition, comme pour toute activité du quotidien, qu'il reste complété plus tard par des moments où l'on revient sur la langue elle-même.
La cuisine
Suivre une recette en anglais avec son enfant mobilise du vocabulaire concret (couper, mélanger, verser) dans un moment de plaisir partagé. Commenter à voix haute ce qu'on fait, même avec un bébé qui ne répond pas encore, plante déjà les graines des rythmes et des intonations de la langue.
Les jeux
Jeux de société, jeux de cartes, jeux vidéo coopératifs en anglais : l'enfant négocie des règles, réagit à des situations, argumente. Le jeu symbolique fonctionne tout aussi bien : une tea party en anglais, un moment de jeu partagé en immersion — et l'on observe ensuite les enfants rejouer seuls, spontanément, en anglais.
« Je fais faire du shadowing à mes enfants en anglais quand on part en voyage avec les poupées dans le jardin. », confie Justine.
Le shadowing, à l'origine, désigne une technique utilisée même par des adultes apprenant une langue : répéter presque en écho, en léger différé, ce que l'on entend, pour s'imprégner du rythme et de la prononciation sans réfléchir au sens. Appliqué au jeu, le principe est le même, mais totalement invisible pour l'enfant : le parent raconte l'histoire à voix haute en jouant, l'enfant reprend les mêmes tournures avec ses poupées, sans effort conscient — c'est la version enfantine et ludique d'un exercice que l'on retrouve aussi chez les grands.
Les livres
Les regarder ensemble, commenter les images, deviner la suite, relire un album préféré dix fois — la répétition affectueuse est un formidable moteur d'acquisition.
Les films et séries
En version originale, adaptés à l'âge. L'oreille s'habitue aux intonations, aux expressions idiomatiques, au rythme naturel de la langue.
Les activités créatives
Bricolage, dessin, Lego — suivre un tutoriel en anglais, nommer les outils. La créativité désinhibe : l'enfant cherche à s'exprimer avant de chercher à être correct.
Les rencontres
Rien ne remplace un vrai échange avec un enfant ou un adulte anglophone. Un after-school club, un voisin, un cousin en visio régulière : la langue redevient un moyen de connexion humaine.
Le point commun de toutes ces pistes
Dans chacun de ces exemples, l'enfant n'apprend pas sur l'anglais : il agit, joue, goûte, construit — et l'anglais est simplement la langue dans laquelle cela se passe. Cette approche nourrit avant tout l'oral et le plaisir. La grammaire, elle, est perçue de façon implicite.
Mais cette intuition, aussi précieuse soit-elle, a ses limites. Un enfant peut très bien jouer, nager, cuisiner en anglais pendant des années — et pourtant ne jamais consolider certains fondamentaux. Le quotidien donne l'élan ; il ne suffit pas toujours, à lui seul, à construire la structure. C'est là que les choses se compliquent, et méritent qu'on s'y attarde.
Mais attention : vivre l'anglais ne suffit pas tout seul
Tout cela ne fonctionne vraiment qu'à une condition : que l'enfant ne se sente pas en difficulté par rapport aux autres, qu'il n'ait pas peur du regard extérieur. Or c'est souvent le cas chez les enfants issus du système francophone, habitués à relever leurs erreurs, à apprendre par cœur, à attendre qu'on leur dise ce qu'il faut faire. Pour ces enfants-là, redonner confiance passe d'abord par de petites victoires répétées : une phrase simple qu'ils réussissent à dire, un jeu où l'erreur n'a pas de conséquence, une activité choisie pour son plaisir plutôt que pour son niveau de difficulté.
Pour ceux qui vivent bien l'immersion, l'enjeu est différent, mais tout aussi réel : il devient nécessaire de restructurer le langage. Ces enfants ont souvent confiance en eux, ils se font comprendre — mais la langue reste bancale. Ils n'accordent pas les verbes, même aux temps les plus simples, ils utilisent n'importe quel pronom personnel, et bien souvent, personne ne les corrige.
Parents, ne paniquez pas ! Trois choses simples peuvent déjà aider, sans passer par un cadre formel :
● Reformuler sans corriger frontalement. Quand l'enfant dit une phrase mal construite, la reprendre correctement dans la réponse (« Him go to park » → « Oh, he went to the park? »), sans pointer l'erreur. L'enfant entend la bonne forme sans se sentir jugé.
● Revenir brièvement sur une même structure, dans plusieurs contextes différents. Si l'enfant confond systématiquement he et she, on peut, sur plusieurs jours, dans des situations variées (un livre, un jeu, une conversation), reformuler naturellement avec le bon pronom, sans jamais transformer cela en leçon.
● Ménager de courtes pauses de langue maternelle. Quand une notion résiste, l'expliquer une fois, rapidement, en français, avant de revenir au jeu ou à l'activité en anglais. Cette bascule brève n'interrompt pas l'immersion, elle la renforce.
Le vocabulaire, lui aussi, s'accumule souvent de façon désordonnée. La lecture et l'écriture progressent plus lentement que l'oral — l'anglais est une langue irrégulière, où les sons ne correspondent pas toujours à l'orthographe, ce qui peut représenter une difficulté importante, en particulier pour les enfants dyslexiques.
Et cela va jusqu'à structurer la pensée elle-même. La richesse du vocabulaire est déterminante : sans un vocabulaire suffisamment étoffé, l'enfant ne peut pas exprimer les subtilités de sa pensée, ni affiner sa connaissance de lui-même. Un anglais trop réduit à des échanges fonctionnels et bruts — sans nuance, sans les formes de politesse qui font pourtant la richesse de la langue — freine cette construction. L'anglais britannique, à cet égard, reste un beau modèle éducatif à transmettre, notamment sur ce registre de politesse et de nuance.
En résumé : deux forces qui se complètent, pas qui s'opposent
Le quotidien et l'accompagnement structuré ne s'opposent pas : ils interviennent à des moments différents, sur des besoins différents, dans la construction d'une même langue. Un enfant qui a peur de parler anglais n'a pas besoin qu'on lui donne d'abord des règles ; il a besoin qu'on lui redonne d'abord confiance, par le jeu et le plaisir. Et un enfant qui parle déjà avec aisance n'a pas besoin qu'on l'immerge davantage ; il a besoin qu'on prenne le temps, de façon ponctuelle et bienveillante, de consolider ce qu'il sait déjà faire.
Les enfants ont donc besoin d'un cadre qui articule deux approches — implicite et explicite — en ménageant des pauses, en faisant répéter, et en redonnant confiance. C'est exactement ce que préconise la didactique des langues, aussi bien dans une salle de classe que dans un simple jeu de poupées au jardin ou un cours de natation.
Alors non, il ne s'agit pas de choisir entre le quotidien et la structure, entre le plaisir et la rigueur. Il s'agit de les faire dialoguer, chacun prenant le relais là où l'autre a ses limites — pour qu'un enfant grandisse dans une langue qu'il aime, qu'il maîtrise, et dans laquelle il se sent pleinement lui-même.
Ecrit pour Expats Parents par Justine Pignot, formatrice en anglais depuis plus de quinze ans et fondatrice de L'Académie Anglaise. Elle-même maman expatriée, elle accompagne aujourd'hui, en ligne, de nombreux enfants, adolescents et familles internationales dans leur apprentissage de l'anglais, partout dans le monde.
Site web : www.lacademieanglaise.com