Le désengagement linguistique : pourquoi certains enfants expatriés cessent progressivement de parler français

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« Il parlait parfaitement français quand il était petit. Aujourd'hui, il me répond uniquement en anglais. »

Cette phrase revient régulièrement dans les témoignages des familles expatriées. Beaucoup de parents observent avec inquiétude une évolution qui semble parfois s'accélérer au fil des années : leur enfant comprend toujours le français, mais l'utilise de moins en moins. Les phrases deviennent plus courtes, le vocabulaire s'appauvrit, les réponses basculent progressivement dans la langue de scolarisation et, à l'adolescence, certains refusent même de parler français avec leurs propres parents.

Le premier réflexe est souvent de penser que l'enfant oublie sa langue maternelle.

Pourtant, les sciences du langage montrent que cette interprétation est souvent incomplète.

Dans de nombreux cas, l'enfant n'a pas oublié le français. Il continue à le comprendre, parfois même parfaitement. Ce qui change, c'est sa relation avec cette langue. Celle-ci perd progressivement sa place dans son quotidien, dans ses relations sociales ou dans la manière dont il construit son identité.

C'est ce phénomène que nous appellerons ici le désengagement linguistique.

Bien que cette expression ne constitue pas encore un concept académique officiellement établi, elle permet de décrire une réalité largement étudiée par les chercheurs en sociolinguistique, en psycholinguistique et en didactique des langues : le processus par lequel un individu cesse progressivement d'investir une langue, non parce qu'il en perd les capacités, mais parce qu'elle cesse d'avoir une fonction suffisamment importante dans sa vie.

Pour les familles expatriées, comprendre ce mécanisme est essentiel. Il permet de dépasser l'idée selon laquelle un enfant « ne veut plus parler français » par simple opposition ou manque d'effort. Derrière ce comportement se cachent souvent des phénomènes beaucoup plus complexes, mêlant identité, motivation, environnement linguistique et relations familiales.

Les travaux de Joshua Fishman, Bernard Spolsky, François Grosjean, Annick De Houwer, Jim Cummins, Monica Heller ou encore Barbara Köpke montrent que le maintien d'une langue ne dépend jamais uniquement des compétences linguistiques. Il repose aussi sur le sens que cette langue conserve dans la vie de celui qui la parle.

Comprendre pourquoi un enfant se désengage progressivement du français permet non seulement d'éviter certaines erreurs éducatives, mais aussi de reconstruire une relation plus positive avec cette langue.

 

Qu'est-ce que le désengagement linguistique ?

Lorsqu'un enfant expatrié cesse progressivement de parler français, les parents utilisent souvent des expressions comme « il oublie sa langue », « il perd son français » ou encore « il ne veut plus parler français ».

Ces formulations traduisent une inquiétude bien réelle, mais elles ne décrivent pas toujours avec précision ce qui se passe.

En réalité, plusieurs phénomènes très différents peuvent produire des comportements similaires.

Le premier est l'attrition linguistique, largement étudiée par la psycholinguiste Barbara Köpke. L'attrition désigne l'affaiblissement progressif de certaines compétences dans une langue peu utilisée. Le vocabulaire devient moins accessible, certaines structures grammaticales sont plus difficiles à mobiliser et la fluidité diminue. Ce phénomène concerne principalement les langues qui ne sont plus suffisamment pratiquées pendant une longue période.

Mais ce n'est pas toujours ce que l'on observe chez les enfants expatriés.

Dans de nombreuses situations, l'enfant continue à comprendre parfaitement le français. Il peut suivre une conversation, regarder un film ou lire un livre adapté à son âge. Pourtant, lorsqu'il doit s'exprimer, il choisit systématiquement une autre langue.

Ce comportement relève davantage d'un changement d'engagement que d'une perte de compétence.

Le désengagement linguistique peut ainsi être défini comme un processus progressif au cours duquel une langue cesse d'occuper une place active dans la vie quotidienne de l'enfant. Elle reste présente dans son répertoire linguistique, mais elle n'est plus investie comme une langue de communication spontanée, de réflexion ou d'identification.

Autrement dit, l'enfant ne cesse pas nécessairement de savoir parler français. Il cesse progressivement de choisir le français. Cette distinction est fondamentale.

Elle explique pourquoi certains adolescents répondent systématiquement en anglais à leurs parents tout en étant capables de raconter leurs vacances en français lorsqu'ils retrouvent leurs cousins. Elle explique aussi pourquoi certains enfants redécouvrent rapidement leur français après quelques semaines passées chez leurs grands-parents ou à l'occasion d'un séjour en France.

La langue n'avait pas disparu. Elle avait simplement cessé d'être suffisamment sollicitée.

Les recherches de François Grosjean rappellent d'ailleurs qu'un bilingue mobilise ses langues selon les situations. Les langues ne sont pas stockées dans des compartiments indépendants. Elles s'activent en fonction des interlocuteurs, des contextes et des besoins de communication.

Le désengagement linguistique apparaît précisément lorsque l'une de ces langues cesse progressivement d'être activée dans des contextes variés.

Il ne s'agit donc pas uniquement d'un phénomène linguistique. C'est également un phénomène social, affectif et identitaire.


Une langue qui perd progressivement sa fonction

Pourquoi un enfant continuerait-il à utiliser une langue qui ne lui sert plus, ou presque, dans son quotidien ?

Cette question est au cœur des travaux du sociolinguiste Joshua Fishman, l'un des plus grands spécialistes mondiaux du maintien des langues familiales. Ses recherches montrent qu'une langue ne survit pas uniquement parce qu'elle est connue. Elle survit parce qu'elle reste utile.

Cette utilité ne se limite pas à des fonctions pratiques.

Une langue peut être utile parce qu'elle permet de communiquer avec les grands-parents. Parce qu'elle donne accès à des livres, à une culture, à des amis ou à un projet d'études. Parce qu'elle permet d'exprimer certaines émotions plus facilement. Ou simplement parce qu'elle fait partie intégrante de l'identité familiale.

À l'inverse, lorsqu'une langue n'est plus utilisée que pour les devoirs ou les rappels à l'ordre, elle risque progressivement de perdre sa valeur affective.

Imaginons un enfant français vivant depuis plusieurs années au Canada.

Il parle anglais à l'école, avec ses amis, dans ses activités sportives et lorsqu'il joue en ligne. Les films qu'il regarde sont en anglais. Les livres qu'il lit sont en anglais. Les vidéos qu'il consulte sur Internet sont en anglais. Le français, quant à lui, est réservé aux échanges avec ses parents… et parfois aux exercices de grammaire du dimanche.

Dans cette situation, il n'est pas surprenant que l'anglais devienne la langue dans laquelle il pense le plus spontanément. Non pas parce qu'il préfère nécessairement cette langue. Mais parce qu'elle est devenue la langue de sa vie. C'est précisément cette évolution qui caractérise le désengagement linguistique.

La langue familiale cesse progressivement d'être une langue de vie pour devenir une langue de circonstances.


Pourquoi le désengagement linguistique apparaît-il ?

Le désengagement linguistique ne survient généralement pas du jour au lendemain. Il s'installe progressivement, parfois de manière presque imperceptible. Les parents remarquent d'abord que leur enfant cherche davantage ses mots en français. Puis ils observent qu'il répond dans la langue de scolarisation, même lorsqu'on lui parle en français. Quelques années plus tard, certains adolescents refusent spontanément d'utiliser le français, sauf lorsqu'ils y sont contraints.

Cette évolution est rarement liée à une seule cause. Elle résulte le plus souvent de l'interaction de plusieurs facteurs : l'environnement linguistique, la motivation, la construction identitaire, les relations familiales et les expériences vécues par l'enfant.

Comprendre ces mécanismes permet de sortir d'une lecture simpliste du type : « Il est paresseux », « Il ne fait pas d'efforts » ou « Il préfère l'anglais ». Les sciences du langage montrent au contraire que les choix linguistiques répondent à des logiques beaucoup plus profondes.

Lorsque la langue de scolarisation devient la langue de la vie

Chez les enfants expatriés, la langue de l'école occupe rapidement une place centrale.

Chaque jour, elle est utilisée pour apprendre à lire, résoudre des problèmes, jouer dans la cour de récréation, plaisanter avec les camarades, pratiquer un sport ou participer à des activités artistiques. Peu à peu, cette langue devient celle dans laquelle l'enfant découvre le monde.

Les recherches de Jim Cummins montrent que la langue de scolarisation joue un rôle déterminant dans le développement des compétences cognitives. C'est dans cette langue que se construit progressivement ce qu'il appelle la CALP (Cognitive Academic Language Proficiency), c'est-à-dire la capacité à raisonner, argumenter, comprendre des concepts abstraits et produire des discours complexes.

Pendant ce temps, le français risque parfois de rester cantonné à des interactions beaucoup plus limitées : demander de mettre la table, raconter rapidement sa journée ou appeler les grands-parents le week-end.

Ce déséquilibre ne signifie pas que le français disparaît. Il signifie simplement qu'il n'évolue plus au même rythme.

Au fil des années, l'écart se creuse naturellement. L'enfant dispose d'un vocabulaire extrêmement riche pour parler de biologie, de géographie ou d'informatique dans la langue de scolarisation, tandis que ces mêmes domaines restent peu développés en français.

Le désengagement linguistique commence souvent ici. L'enfant choisit la langue qui lui permet de s'exprimer avec le plus de précision.

 

Quand le français devient uniquement la langue des devoirs

Les chercheurs en motivation rappellent régulièrement qu'une activité imposée perd progressivement de son attractivité lorsqu'elle n'est associée qu'à l'effort.

Cette observation vaut également pour les langues. Dans certaines familles, le français finit par n'être utilisé que dans des situations très spécifiques : faire des exercices de grammaire, préparer une dictée, lire un texte imposé ou corriger des fautes d'orthographe. Progressivement, l'enfant associe alors le français à une série de contraintes.

À l'inverse, la langue de scolarisation devient celle des amis, des jeux vidéo, des loisirs, des réseaux sociaux, des projets scolaires ou des activités sportives.

Le contraste est considérable. Une langue ne devient attractive que lorsqu'elle permet également de vivre des expériences positives.

Les travaux de Bonny Norton, spécialiste de la motivation en apprentissage des langues, montrent que les apprenants investissent davantage une langue lorsqu'ils y voient des possibilités de développement personnel, social ou identitaire. Elle parle d'investment, c'est-à-dire d'un engagement qui dépasse la simple motivation scolaire.

Autrement dit, un enfant continue à investir le français lorsqu'il perçoit que cette langue lui apporte quelque chose : des relations, une culture, des projets, une identité ou des perspectives d'avenir.

À l'inverse, si le français devient uniquement la langue des corrections et des obligations, il cesse progressivement d'être investi.

Le désengagement linguistique est alors moins une question de compétence qu'une question de sens.

Le poids du groupe de pairs

À mesure que les enfants grandissent, l'influence des parents diminue progressivement au profit de celle des camarades. Cette évolution est normale.

L'école, les activités extrascolaires et les réseaux sociaux deviennent des espaces essentiels de socialisation. Les adolescents construisent progressivement leur identité à travers leurs relations avec leur groupe de pairs. Dans ce contexte, la langue parlée par les amis prend une importance considérable.

Si tous les échanges se déroulent en anglais, en espagnol ou en allemand, ces langues deviennent naturellement celles dans lesquelles l'enfant développe son humour, ses références culturelles, ses centres d'intérêt et parfois même ses émotions.

Le français risque alors d'apparaître comme la langue des adultes. Cette évolution est particulièrement visible chez les adolescents expatriés. Ils comprennent parfaitement le français mais préfèrent spontanément utiliser la langue qui leur permet de s'intégrer dans leur groupe. Il ne s'agit pas d'un rejet de leur famille. Il s'agit d'un mécanisme classique de construction identitaire.

Les recherches de Monica Heller montrent d'ailleurs que les langues possèdent une forte dimension sociale. Elles ne servent pas uniquement à communiquer ; elles permettent également d'exprimer son appartenance à un groupe.

Choisir une langue revient parfois à choisir une identité.

 

Quand une langue devient le symbole d'une identité

Le désengagement linguistique ne s'explique pas uniquement par la fréquence d'utilisation d'une langue. Il dépend également de ce que cette langue représente.

Pour certains enfants expatriés, le français reste associé à des souvenirs heureux, aux vacances, aux cousins ou aux grands-parents. Il constitue un élément positif de leur identité.

Pour d'autres, la situation est plus complexe. Le français peut devenir la langue du parent qui insiste constamment pour faire les devoirs. La langue des conflits familiaux. La langue des comparaisons avec les cousins restés en France. La langue dans laquelle on leur rappelle ce qu'ils « devraient » savoir.

Dans ces situations, le désengagement linguistique prend une dimension affective. Ce n'est plus uniquement une langue qui est rejetée. C'est tout ce qu'elle symbolise.

Les travaux de Monica Heller montrent que les langues fonctionnent comme des marqueurs identitaires extrêmement puissants. Elles permettent d'exprimer des appartenances, mais également de prendre des distances avec certains groupes.

Chez les adolescents, cette dimension est particulièrement importante. La construction identitaire passe souvent par une volonté d'autonomie. Choisir de répondre dans la langue de scolarisation peut parfois être une manière d'affirmer son indépendance plutôt qu'un véritable rejet du français. Cette distinction est essentielle pour les parents.

Plus ils interprètent ce comportement comme une attaque personnelle, plus le conflit risque de se renforcer. Au contraire, comprendre que le désengagement linguistique traduit souvent un besoin d'autonomie ou une évolution identitaire permet d'adopter une posture beaucoup plus constructive.

Pourquoi le désengagement linguistique apparaît souvent à l'adolescence

De nombreux parents remarquent que leur enfant parlait volontiers français pendant l'enfance, avant de s'en éloigner progressivement au début du collège ou du lycée. Ce changement est parfois brutal. L'enfant qui racontait spontanément sa journée en français répond désormais en anglais, en espagnol ou dans la langue de son école. Certains vont même jusqu'à affirmer qu'ils préfèrent ne plus parler français.

Cette évolution peut être déstabilisante, mais elle correspond souvent à une étape normale du développement.

L'adolescence est une période de profondes transformations psychologiques et sociales. Les jeunes cherchent progressivement à construire leur propre identité, à prendre leurs distances avec leurs parents et à s'intégrer davantage dans leur groupe de pairs. Les langues participent pleinement à cette évolution.

La psycholinguiste Bonny Norton, à travers sa théorie de l'investissement linguistique, montre que les individus choisissent d'investir les langues qui leur permettent de développer l'identité à laquelle ils aspirent. Une langue n'est donc jamais seulement un outil de communication. Elle représente également un espace social dans lequel chacun cherche à être reconnu.

Pour un adolescent expatrié, la langue de scolarisation devient souvent la langue de son avenir immédiat. C'est dans cette langue qu'il prépare ses examens, construit ses amitiés, découvre ses centres d'intérêt, échange sur les réseaux sociaux et imagine parfois ses futures études.

Le français, lui, risque de rester associé au passé ou au cadre familial. Ce glissement ne signifie pas que l'enfant rejette sa culture d'origine. Il signifie que les fonctions des langues évoluent en même temps que lui.

Les recherches de David Pollock et Ruth Van Reken sur les enfants de troisième culture montrent d'ailleurs que cette période est souvent marquée par une redéfinition des appartenances culturelles. Beaucoup d'adolescents expatriés ne souhaitent plus être définis uniquement par la nationalité de leurs parents. Ils revendiquent une identité plus internationale, façonnée par leurs expériences successives.

Dans cette construction identitaire, la langue devient parfois un marqueur symbolique.

Répondre dans la langue de scolarisation peut représenter une manière d'affirmer son autonomie, sans pour autant traduire un rejet profond du français.

Cette distinction est essentielle. Plus les parents interprètent cette évolution comme une provocation, plus les échanges risquent de devenir conflictuels.

À l'inverse, reconnaître que l'adolescence est une période de réorganisation linguistique permet souvent d'aborder ces changements avec davantage de sérénité.

 

Le désengagement linguistique n'est pas un oubli du français

L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à confondre le désengagement linguistique avec la disparition de la langue.

Pourtant, ces deux phénomènes sont très différents.

Les recherches sur l'attrition linguistique, menées notamment par Barbara Köpke et Monika Schmid, montrent qu'une langue rarement utilisée devient effectivement moins accessible. Le locuteur cherche davantage ses mots, hésite, emprunte du vocabulaire à une autre langue ou simplifie certaines structures grammaticales.

Cependant, ces connaissances ne disparaissent pas instantanément.

De nombreuses études montrent qu'une langue acquise pendant l'enfance laisse des traces durables dans la mémoire. Même après plusieurs années sans pratique régulière, il est souvent possible de réactiver rapidement des compétences qui semblaient perdues.

Cette observation est fréquente chez les enfants expatriés.

Un adolescent qui refuse de parler français toute l'année retrouve parfois une grande fluidité après quelques semaines passées chez ses grands-parents ou lors de vacances en France.

Pourquoi ?

Parce que la langue était toujours présente.

Elle n'était simplement plus suffisamment activée.

François Grosjean explique que les langues d'un bilingue fonctionnent comme un réseau constamment modulé par les contextes d'utilisation. Une langue très sollicitée devient immédiatement disponible. Une langue moins utilisée demande davantage d'efforts pour être mobilisée, sans pour autant avoir disparu.

Cette distinction est particulièrement rassurante pour les familles. Elle montre que le silence d'un enfant ne signifie pas nécessairement une perte définitive du français.

Dans de nombreux cas, il s'agit davantage d'une diminution de l'engagement que d'une disparition des compétences.

Le véritable risque apparaît lorsque cette situation se prolonge pendant de nombreuses années sans que le français retrouve une place active dans la vie quotidienne.

 

Comment réengager un enfant avec le français ?

Lorsqu'un parent constate que son enfant utilise de moins en moins le français, la tentation est grande de multiplier les rappels à l'ordre.

« Réponds-moi en français. »

« Tu connais ce mot. »

« Tu fais exprès. »

« Si tu continues comme ça, tu vas oublier le français. »

Ces réactions sont compréhensibles.

Elles traduisent souvent la peur de voir disparaître une partie de l'histoire familiale.

Pourtant, les recherches sur la motivation montrent que la contrainte produit rarement les effets recherchés sur le long terme. Une langue ne redevient pas attractive parce qu'elle est imposée. Elle redevient attractive lorsqu'elle retrouve du sens.

Le premier levier consiste donc à redonner au français une véritable fonction sociale. Lire un roman passionnant, regarder une série adaptée à l'âge de l'enfant, cuisiner ensemble, préparer un voyage en France, participer à un projet artistique, jouer à des jeux de société ou rencontrer d'autres jeunes francophones créent des occasions authentiques de vivre en français.

La langue cesse alors d'être uniquement un objet scolaire. Elle redevient un moyen de partager des expériences. Les objectifs jouent également un rôle important.

Préparer un diplôme comme le DELF, participer à un concours d'écriture, créer un podcast, tenir un journal ou préparer un échange scolaire donnent au français une utilité concrète.

Bonny Norton rappelle que les apprenants investissent davantage une langue lorsqu'ils perçoivent les possibilités qu'elle ouvre dans leur avenir.

Enfin, il est essentiel que le français continue à évoluer avec l'enfant. À douze ou quinze ans, les centres d'intérêt ne sont plus ceux de l'école primaire. Les adolescents ont besoin de pouvoir débattre, argumenter, parler d'actualité, de sport, de musique, de cinéma, de sciences ou de leurs projets d'avenir.

Le maintien du français ne consiste donc pas à refaire indéfiniment les mêmes exercices.

Il consiste à accompagner l'évolution de l'enfant.

 

Le rôle des enseignants dans le réengagement linguistique

Les enseignants spécialisés dans le plurilinguisme jouent un rôle essentiel dans cette dynamique.

Leur mission ne consiste pas uniquement à enseigner des règles de grammaire ou de conjugaison.

Ils doivent également recréer un espace où le français devient une langue de communication authentique.

Les approches actuelles en didactique des langues privilégient les tâches de communication, les projets collaboratifs, les interactions entre élèves et les activités qui donnent du sens aux apprentissages.

Pour les enfants expatriés, cette dimension est fondamentale.

Ils ont souvent déjà suffisamment d'exercices scolaires dans leur langue de scolarisation.

Le cours de français doit devenir un lieu où ils peuvent continuer à construire leur identité francophone, rencontrer d'autres jeunes vivant des parcours similaires et découvrir que le français est une langue tournée vers l'avenir.

C'est précisément cette philosophie qui guide l'approche de Parlamamie.

Le maintien du français ne consiste pas à reproduire une classe française à distance.

Il s'agit d'accompagner des enfants plurilingues dont les besoins sont très différents de ceux d'élèves vivant en France. Chaque parcours est construit en fonction de leur histoire linguistique, de leur environnement, de leurs objectifs et de leur évolution.

L'objectif n'est pas simplement qu'ils continuent à parler français aujourd'hui.

Il est qu'ils aient encore envie de le parler demain.


Conclusion : une langue ne disparaît pas lorsqu'on l'oublie, mais lorsqu'elle cesse d'être vécue

Le désengagement linguistique est souvent interprété comme une fatalité. Beaucoup de parents pensent que leur enfant « perd son français » parce qu'il grandit à l'étranger, parce que la langue de scolarisation devient dominante ou parce que l'adolescence l'éloigne progressivement de sa culture familiale.

Les recherches en sociolinguistique, en psycholinguistique et en didactique des langues racontent pourtant une histoire différente.

Dans la majorité des situations, les enfants n'abandonnent pas le français parce qu'ils en sont incapables. Ils s'en éloignent parce que cette langue occupe progressivement une place moins importante dans leur quotidien. Une langue qui ne sert plus à apprendre, à jouer, à créer, à débattre, à rire ou à construire des relations perd peu à peu sa fonction sociale. Ce n'est pas le cerveau qui l'abandonne en premier. C'est son usage.

Cette distinction change profondément la manière d'accompagner les familles expatriées.

L'objectif ne consiste pas à demander à un enfant de parler davantage français par principe. Il s'agit de lui donner de bonnes raisons de continuer à investir cette langue. Les travaux de Joshua Fishman, Bernard Spolsky, Annick De Houwer ou Bonny Norton montrent tous, chacun à leur manière, qu'une langue se maintient lorsqu'elle reste porteuse de sens. Elle doit continuer à ouvrir des portes, permettre des rencontres, nourrir des projets et faire partie intégrante de la construction identitaire de l'enfant.

Le maintien du français ne peut donc pas reposer uniquement sur la répétition de règles de grammaire ou sur quelques conversations familiales. Il suppose un environnement riche, où le français demeure une langue de lecture, de réflexion, de créativité, de culture et de communication. Plus un enfant aura d'occasions de vivre des expériences positives en français, plus cette langue conservera naturellement sa place dans son répertoire linguistique.

C'est précisément l'ambition de Parlamamie.

Notre approche ne consiste pas seulement à enseigner le français à des enfants expatriés. Nous cherchons à maintenir une relation durable entre chaque enfant et sa langue héritée. Les cours, les ateliers, les projets culturels et les objectifs certifiants ont tous un point commun : permettre au français de continuer à évoluer avec l'enfant, de la petite enfance jusqu'à l'adolescence, puis vers les études supérieures et la vie professionnelle.

Car le véritable enjeu n'est pas uniquement de préserver un niveau de langue.

Il est de permettre à un enfant de continuer à penser, ressentir, rêver, créer et construire son avenir en français, s'il le souhaite.

Au fond, le désengagement linguistique nous rappelle une réalité simple mais essentielle : une langue ne disparaît pas parce qu'un enfant cesse de la connaître. Elle disparaît lorsqu'elle cesse progressivement de faire partie de sa vie.

Et inversement, une langue qui continue d'être vécue, partagée et investie reste une langue vivante, capable d'accompagner un enfant tout au long de son parcours, où qu'il choisisse de vivre dans le monde.


Article écrit pour Expats Parents par Elodie Vincent, experte en acquisition des langues chez les enfants plurilingues et professeure de français langue maternelle (FLM), français langue seconde (FLS) et français langue étrangère (FLE) depuis 2009. Titulaire d'un Master 2 en didactique des langues, autrice de plusieurs ouvrages consacrés à l'apprentissage du français et fondatrice de Parlamamie, elle accompagne des centaines d'enfants expatriés à travers le monde dans le maintien du français et la construction d'un bilinguisme durable. Ses travaux portent notamment sur le plurilinguisme, les enfants de troisième culture et la transmission des langues au sein des familles expatriées.
Son site : https://parlamamie.com/